Élevage intensif, métabisulfite et mutilation : la triste vie des crevettes

La crevette, c’est un peu ma madeleine de Proust iodée. Celles qu’on mangeait en Bretagne, avec une tranche de pain et du beurre -inutile de préciser salé- option sable qui croque sous la dent ou les plaisirs du pique-nique sur la plage.

Celles qu’on avait au petit-dej parce qu’il n’y a pas d’heure pour les fruits de mer et que l’odeur du café et de la crevette, figurez-vous que ça se marie bien.

Celles décortiquées par maman, et celles avec lesquelles il fallait se débrouiller.

Celles qu’on achetait au port, sous le cri des mouettes.

Celles qu’on mangeait directement dans le sachet en plastique du poissonnier.

Celles, plus chic, des dîners de Noël, rutilantes sur leurs plateaux en inox-miroir, qu’il fallait tenter de manger avec distinction.

Celles de la team pain-beurre, celles de la team mayo.

Et parfois… celles qui rendent malade.

Je ne suis pas en train de vous parler d’une indigestion alimentaire. Je suis en train de vous parler d’un cataclysme.

La crevette est morte. Vive la crevette !

Je déteste le passéisme, ce discours qui tend à dire que tout était mieux avant. Mais force est de constater que les crevettes bretonnes de mon enfance n’existent plus. Je le savais déjà, mais ce documentaire, diffusé sur France 5, a terminé de m’en convaincre.

La peste ou le choléra ?

Car voilà, la crevette est très consommée en France : 2 kg par an et par personne, soit plus de 100 000 tonnes en 2016. Et il faut donc en produire. Beaucoup.

Equateur, Madagascar, ou Asie : voici le choix que vous avez concernant la provenance des crevettes sur la plupart des marchés.

Le documentaire explique donc les différences entre ces élevages, donnant la triste impression d’un classement allant au mieux de l’acceptable au carrément ignoble.

À Madagascar par exemple, les crevettes vivent un peu la « vie de château de la crevette » : comprenez, les bassins où elles grandissent sont assez spacieux pour qu’elles puissent s’y développer normalement. Elles ne sont pas entassées les unes contre les autres comme nous à l’heure de pointe dans le métro, avec une moyenne de 15 crevettes par mètre carré. Elles se nourrissent « presque » naturellement dans les bassins, avec tout de même un ajout de compléments alimentaires, composé de soja, de blé et de farine de poisson.

En Equateur, ça se gâte un peu. Si le taux de crevettes au mètre carré reste acceptable (20 crevettes par m2), leur alimentation est déjà plus problématique.

Explication simple : plus elles passent de temps dans les bassins, plus elles sont susceptibles d’être malades. Et donc ?

Donc le but de l’éleveur est de faire grossir ses crevettes plus vite.

Comment ?

La magie des compléments alimentaires, bien sûr.

Mais pas exactement les mêmes qu’à Madagascar : protéines végétales, farine de poisson… et un ingrédient plus surprenant : du sang de porc.

Bien loin du menu naturel de la crevette.

Je vous épargne le topo sur les élevages intensifs en Asie, où plus de 200 crevettes peuvent être élevées par mètre carré.

Miam. Miam.

Crevette éborgnée, metabisulfites et congélation

Cela pourrait être le titre d’un film d’horreur. Ça n’est pas loin de l’être, sauf que ce n’est pas du cinéma. Je vous explique. Prenez une chaise.

Les crevettes, à la base de la base, ne sont que larves, ou innocentes bébés crevettes, que les éleveurs achètent à des écloseries.

Dans ces écloseries, les géniteurs sont soigneusement sélectionnés afin de produire uniquement les crevettes les plus robustes. La sélection génétique, rien de bien nouveau jusqu’ici.

Fait plus surprenant, les crevettes femelles sont… borgnes.

« L’épédonculation » : voici le terme scientifique qui désigne cette pratique de mutilation sur les crevettes femelles. On leur enlève un œil, car derrière cet œil se trouve une hormone qui contrôle la ponte. En la mutilant, la crevette se met à pondre beaucoup plus que naturellement.

Question éthique, on repassera.

Épédonculation

 

Autre détail inquiétant, les crevettes, une fois pêchées, sont généreusement aspergées de métabisulfite, un produit chimique qui leur permet de rester bien roses après cuisson.

Question santé, on repassera.

Enfin, quelles que soient leurs conditions de vie et leur alimentation, les crevettes d’Equateur, Madagascar ou d’Asie subissent finalement toutes le même sort : elles sont congelées puis envoyées, par bateau ou avion, sur nos marchés.

Question écologie, on repassera.

Mais où sont donc passées les crevettes de mon enfance ?

Si je veux en faire manger à ma fille, il faudra que j’aille les chercher chez les poissonniers de la côte.

Il faudra que je respecte la saison de pêche des crevettes sauvages, dit “bouquet”, qui débute fin août et va jusqu’à décembre.

Il faudra que j’économise aussi, car la crevette française sera forcément plus onéreuse que celle d’Equateur.

Il faudra que je sois attentive à leur provenance, et que je les achète crues, de préférence.

On les mangera sur la plage, sous le crachin breton, avec du pain et du beurre salé, en cirés jaunes et bottes en caoutchouc. Kenavo.

Marion Cousin

Editorial Manager @ Bim Magazine