L’huître triploïde, la mort de l’ostréiculture traditionnelle ?

« L’huître, produit sain et authentique que chacun imagine être le fruit du simple travail de l’ostréiculteur et de la nature… mais le vernis de cette image idyllique craque »

Voici comment débute un documentaire édifiant « L’huître triploïde, authentiquement artificielle » réalisé par Grégoire de Bentzmann et Adrien Teyssier.

La triploïde, un Organisme Vivant Modifié

Commençons par un peu de biologie : courage, cette partie est un peu technique, mais on vous promet qu’elle est importante pour comprendre la suite.

Naturellement, une huître est diploïde, donc à 2 chromosomes. Dans les années 90, des chercheurs veulent la rendre plus performante. Ils inventent l’huître triploïde à 3 chromosomes, ce qui la classe comme OVM, un Organisme Vivant Modifié.

Sa particularité ? Cette « dégénérescence chromosomique » la rend stérile, et elle présente donc 2 avantages : elle grossit plus vite (puisqu’elle utilise son énergie uniquement pour croître et non se reproduire) et elle n’est jamais laiteuse, donc commercialisable toute l’année.

Afin d’obtenir cette triploïde, les chercheurs créent par des manipulations chimiques l’huître tétraploïde (à 4 chromosomes, également OVM). La tétraploïde se reproduit ensuite avec une diploïde, pour donner naissance à la fameuse…. triploïde.

Les recherches sur l’huître triploïde à l’Ifremer.

 

En France, L’Ifremer, Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer, contribue au lancement de cette production, qu’il gère en exclusivité, en gardant tout cela confiné dans son laboratoire de La Tremblade en Charente-Maritime.

L’Ifremer vend donc ses géniteurs tétraploïdes aux écloseries. Ce sont ces dernières font reproduire ces super-géniteurs avec des huitres diploïdes, et obtiennent des naissains (larves d’huitres) triploïdes, qu’ils revendront à leur tour aux ostréiculteurs.

Larves d’huîtres en écloserie.

 

Beaucoup de biologie… pour rien ?

La nature est était plutôt bien faite…

Car l’ostréiculture, à la base, est bien loin de tous ces termes barbares de laborantin :

« Moi je n’ai pas besoin de quelqu’un qui me fasse mon produit, la nature elle me le donne ! » s’exprime Alain Molen, ostréiculteur et fervent défenseur de la méthode traditionnelle.

L’ostréiculture traditionnelle commence au moment où les larves d’huitres se fixent sur le collecteur installé en mer : on appelle cela le captage.

Des collecteurs dans le bassin d’Arcachon.

 

Ensuite, les huitres juvéniles grandissent dans les parcs, et elles ont un besoin essentiel, une chose qui se fait de plus en plus rare en 2018… le temps.

« Des huîtres naturelles c’est 3, 4 ans [pour être commercialisable, NDLR] ! Nous on travaille avec des huîtres naturelles, pas besoin de laboratoire » défend Olivier Mahé, un autre ostréiculteur traditionnel installé en Bretagne, et qui refuse de céder à la triploïde « une huitre laiteuse n’est pas mangeable entre le 20 mai et le 10 juillet… ça ne fait jamais qu’un mois et demi ! »

C’est ce qui transparaît dans le documentaire : les ostréiculteurs traditionnels font leur métier par amour de la nature, et il est impensable pour eux de changer leurs méthodes :

« Ce que j’adore de ce métier c’est qu’on est en plein lien avec la nature. Si je suis devenu ostréiculteur c’est pour faire un produit entièrement naturel, c’est comme ça que je conçois mon métier » explique Christian de Longcamp, ostréiculteur en Normandie.

« C’est pas Oui-Oui chez les Bisounours ! »

Voici le genre de phrase que l’on peut entendre du côté des ostréiculteurs qui font des huîtres triploïdes, et qui s’agacent (ou s’inquiètent ?) d’être pointés du doigt par leurs collègues de l’ostréiculture traditionnelle :

« Une entreprise, il faut qu’elle soit rentable ! » continue David Hervé, ostréiculteur qui –vous l’aurez compris- a fait le choix de la triploïde. Ce sont les arguments de rentabilité, de rendement, de développement d’entreprise et de stabilité financière qui reviennent souvent chez les défenseurs de la triploïde.

Mais quid du produit ? Eric Marissal, dirigeant de l’écloserie Grainocean, explique :

« On essaye de faire des semences sélectionnées, on veut arriver à ce qu’il se fait en agriculture (…) quand vous regardez un champ de maïs, vous avez l’impression de ne voir qu’un seul pied, et les centaines de milliers d’autres sont identiques et vous avez raison, ils sont tous pareil ! Et ça c’est sympa, quand on doit produire de la matière alimentaire, d’avoir une grande homogénéité dans le résultat. Les huîtres, l’idée que je m’en faisais c’était d’aboutir à cette homogénéité irréprochable, en terme de qualité de forme, de couleur… tout ce qui fait que le consommateur adore ce produit ».

Pour Annie Castaldo, qui défend le respect de la saisonnalité et les huîtres traditionnelles, cette homogénéité n’a aucun sens :

« Une huître naturelle est différente tout au long de l’année, alors qu’une triploïde elle est linéaire, toujours pareil, et ça, ça n’existe pas, ce n’est pas la nature ! »

L’étiquetage « triploïde » n’étant pas obligatoire, des ostréiculteurs comme Annie, Alain, Olivier et Christian ont formé une association et étiquettent leurs produits « Huîtres nées en mer, ostréiculteur traditionnel ».

Olivier Mahé dans son parc à huîtres.

 

La suspicion d’un scandale caché 

« T’as de la mortalité ? T’as de la mortalité toi ? On entendait que ça ! » se souvient Annie.

En 2008, c’est l’hécatombe : dans tous les bassins de France, des taux exceptionnels de mortalité sont observés sur les huîtres juvéniles, fait jamais observé à cette échelle.

En cause ? Un virus de type herpès, qui touche toutes les huîtres.

Pour les ostréiculteurs traditionnels, il apparaît évident que le virus vient des écloseries, du fait de la concentration d’animaux dans celles-ci : « On met 3 millions d’huîtres dans une bassine, le risque commence là ! » se révolte Olivier.

« Des animaux chargés en virus sont arrivés dans des zones où il y avait une augmentation extrêmement importante de la production, donc beaucoup trop d’animaux élevés sur les parcs, qui sont devenus des foyers pathogènes (…) Prenez une poche contaminée qui explose en mortalité, le nombre de virus qu’elle va libérer va provoquer la mort de 5000 poches » explique le professeur Michel Mathieu, du Centre de Recherche sur l’Huître.

Depuis, c’est entre 50 et 90% des huîtres juvéniles qui meurent à chaque saison. Les ostréiculteurs cherchent des réponses quant à ces taux inquiétants de mortalité, et ils doivent pour cela se tourner vers l’Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer… l’Ifremer.

Ce même institut qui vend aux écloseries les géniteurs tétraploïdes permettant l’existence des triploïdes.

Le Monsanto de la mer ?

Voir en intégralité le documentaire ici, et savoir où trouver des huîtres naturelles

Marion Cousin

Editorial Manager @ Bim Magazine